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Posté le 25 Mai 2005 | Imprimer cet article | Envoyer à un ami
Le village sourd de la prairie

Bâtir une petite ville où tout serait adapté à sa population sourde ou malentendante: tel est le rêve que Marvin T. Miller, sourd de naissance, veut mettre en chantier dans le Dakota-du-Sud dès l'an prochain. Son projet suscite enthousiasme et critiques.

C'est un champ abandonné le long de l'Interstate 90. Des épis de maïs brûlés jonchent le sol, oubliés après une lointaine récolte. A l'horizon, on ne voit rien sous les nuages bas, si ce n'est cette enseigne de ferraille où se détachent les quatre lettres «CAFE», ultime vestige de ce qui fut une station-service. C'est là, dans ce petit bout de McCook County, dans le sud-est du Dakota-du-Sud, que Marvin T. Miller a trouvé son eldorado. Sur le bord de la route, il lève les bras vers le ciel pour dessiner les immeubles qu'il imagine. Il montre aussi la promenade en bois qui courra le long de l'étang. A 33 ans, Marvin T. Miller dit qu'il veut «aller au bout de son rêve : construire une ville nouvelle, et pas n'importe laquelle. Une ville pour les sourds et les malentendants, où tout le monde connaîtrait le langage des signes et pourrait communiquer. Une ville où les sirènes des pompiers seraient remplacées par des signaux lumineux, où les cinémas montreraient des films sous-titrés. «Une ville qui serait la nôtre, assure-t-il, où tout serait possible.»

Ce rêve, Marvin T. Miller l'a depuis longtemps. Sourd de naissance, avec deux parents sourds, il a très vite appris le langage des signes. Depuis, il a toujours parlé avec ses mains, utilisant un interprète pour s'adresser au «monde extérieur». A 8 ans, il évoquait déjà «un endroit où tout le monde serait comme [lui]» : «Je voulais voir des policiers sourds, des éboueurs sourds, des commerçants sourds, je voulais que tout soit plus facile. Et puis l'idée a fait son petit bonhomme de chemin. Je suis allé à une école pour les sourds et j'y ai rencontré ma femme, Jen. Nous avons eu quatre enfants, tous sourds, mais nous n'étions pas satisfaits de notre vie dans le Michigan.»

Alors, en 2002, il a emmené toute sa petite famille à Sioux Falls, dans le Dakota-du-Sud, où il a d'abord travaillé à un poste de direction pour une entreprise spécialisée dans la communication avec les sourds. Et, l'année dernière, il a tout abandonné pour monter son projet. «Le Dakota-du-Sud était parfait pour notre ville. Des impôts très faibles, une population éparse. Je sentais simplement que c'était le bon moment pour moi. Le moment où je devais réaliser mes aspirations.»

Une ville baptisée Laurent

Jusqu'à ce jour, aucune ville, aux Etats-Unis ou ailleurs, n'a été créée pour une population de sourds et de malentendants. En 1800, les leaders des premières associations de sourds américains avaient lancé l'idée d'un «Etat pour les sourds». Le concept n'a jamais vu le jour. Longtemps, l'île de Martha's Vineyard , au large de Boston, est apparue comme un «refuge» pour de nombreuses familles de malentendants. Le phénomène a disparu avec l'afflux des touristes. Depuis, certaines agglomérations comme Sioux Falls, Rochester dans l'Etat de New York ou Olathe au Kansas ont attiré de nombreux sourds, principalement parce qu'elles ont choisi de se doter d'écoles pour les accueillir.

Marvin T. Miller, lui, veut aller plus loin. La ville, baptisée Laurent, en hommage à Laurent Clerc, le Français qui a introduit outre-Atlantique le langage des signes en 1825 (ASL, pour American Sign Language), a déjà été dessinée par plusieurs cabinets d'architectes, sur un modèle très européen. Pas de gratte-ciel, mais un habitat urbain dans une agglomération de taille raisonnable (une population estimée pour l'instant à 2 000 habitants) et où personne n'aurait besoin d'une voiture pour se déplacer. Des commerces, une poste, des restaurants. Avec l'ASL comme langue universelle.

En février dernier, Marvin a installé la Laurent Company dans les locaux d'une ancienne laverie à Salem (1 371 habitants), à 5 kilomètres du site. Avec sa belle-mère, M. E. Barwacz, associée au projet, il a investi plus de 300 000 dollars de ses économies et a déposé des «options d'achat» sur les quelque 150 hectares de terrain qui l'intéressent. Il a aussi obtenu le financement d'une grande partie de son entreprise grâce à un groupe humanitaire qui veut garder l'anonymat. Et, là, il a commencé à parler sérieusement de son idée aux gens de McCook County.

«Une volonté de s'isoler...»

Quatre mois plus tard, certains n'hésitent pas à dire que McCook County est «sens dessus dessous». «Il faut comprendre les gens, explique Marc Dick, il ne se passe pas grand-chose dans le coin. Le dernier événement dont on se souvient, c'est la tornade qui a dévasté une ville voisine il y a sept ans. Et, soudain, on nous propose de construire une nouvelle ville. La dernière qui a vu le jour par ici, c'était il y a plus de cent vingt ans.» Fermier de son état, Marc Dick est aussi le président élu de la McCook County Commission, qui gère les affaires du comté et qui doit voter pour accorder ou non le permis de construire un ensemble résidentiel en zone rurale. «Pour moi, tout cela représente une opportunité économique, poursuit-il, mais tout le monde ne le voit pas du même oeil.»

Dans cette région du Dakota-du-Sud, la population a connu un irrésistible déclin depuis la grande dépression de 1930, pour se stabiliser ces dix dernières années grâce aux emplois générés par la ville voisine de Sioux Falls. L'économie consiste principalement en l'agriculture, tandis que dans la rue Principale de Salem, plusieurs commerces ont dû fermer leurs portes faute de clients. Et dans son camping, le long de la route 81, Martha Sherman dit qu'elle se «pose beaucoup de questions». Avec quelques autres, elle vient de former le groupe des «citoyens unis de McCook», ouvertement opposé à Marvin T. Miller. «On nous dit que cela aura un impact économique positif, mais comment savoir si la création de Laurent n'entraînera pas la mort de Salem ? demande-t-elle. Monter une ville au milieu des champs, cela signifie tôt ou tard que les gens vont se plaindre des cultures, des odeurs, et que cela va dramatiquement changer notre mode de vie...»

Le long des vastes prairies perce aussi l'inquiétude de ceux qui ne savent pas à quoi s'attendre face à une population souvent qualifiée de «différente». Dans sa ferme voisine, Barney Roling commence ainsi par dire qu'il n'a «pas forcément envie de devoir sacrifier [son] air frais et [son] espace». Puis il en vient à se demander «pourquoi ces gens veulent avoir une ville uniquement réservée aux sourds». Martha Sherman aborde le sujet en termes plus concrets. «Personne ne sait s'ils vont construire une école pour les sourds. Est-ce que cela signifie que le comté devra payer pour l'afflux de malentendants dans les écoles et pour l'aide qui leur est allouée ?»

L'initiative de Marvin T. Miller divise aussi la communauté des sourds et des malentendants aux Etats-Unis. Notamment ceux qui prônent le recours aux aides auditives plutôt qu'à l'ASL, dans le but d'une meilleure intégration. «On peut comprendre pourquoi il est tentant d'avoir un tel projet, estime Inez Janger, présidente de l'association Alexander Graham Bell pour les sourds et les malentendants à Washington, vivre en communauté et entre soi peut apparaître très confortable. Mais, si quelqu'un sort un jour de Laurent, comment communiquera-t-il avec l'extérieur ? On a plutôt l'impression d'une volonté de s'isoler. Aujourd'hui, avec les progrès technologiques, les implants par exemple permettent souvent à un enfant sourd de naissance de s'intégrer pleinement à la société.»

Face à ces critiques, Marvin T. Miller répond que «le monde n'a pas fait du très bon travail jusque-là pour accepter et encourager les sourds et les malentendants». «Aux Etats-Unis, je ne connais pratiquement aucune personnalité ou aucun homme politique qui soit sourd, poursuit-il. Nous ne voulons pas nous couper de l'extérieur. Beaucoup des familles qui viendront à Laurent auront des parents sans problème d'audition et des enfants sourds, par exemple, ou le contraire. Et tous pourront communiquer à travers le langage des signes. Et, parce que nous allons nous développer et que nous aurons atteint un certain poids économique et politique, nous serons plus à même de faire entendre notre voix.» Il ne cache pas qu'un jour il essaierait bien de se faire élire représentant du comté, ou qu'il pourrait même tenter sa chance auprès du Congrès du Dakota-du-Sud. Avant cela, il devra faire face au vote (qui pourrait avoir lieu cet été) de la McCook County Commission concernant son plan d'urbanisation. Mais certainement aussi à un vote de tous les électeurs du comté .

Marvin T. Miller, qui espère pouvoir construire sa ville dès l'année prochaine, compte profiter du passage sur l'Interstate 90 pour en asseoir le développement économique. La Laurent Company a contacté plusieurs chaînes de restaurants ou d'hôtels qui sont prêts soit à vendre des franchises, soit à confier la gestion de leurs établissements aux sourds et malentendants. Ceux qui sont intéressés pourront également louer ou acheter des locaux pour ouvrir leurs propres petits commerces. Des emplois seront enfin disponibles dans les établissements publics comme la poste et la bibliothèque. L'ouverture d'un bowling ou d'une maison de retraite est aussi prévue.

120 familles ont réservé

Ce jour-là, à Salem, dans la laverie reconvertie en quartier général, David Beaupre a fait le voyage du Minnesota pour avoir plus d'informations sur Laurent. Il est spécialisé dans l'épandage des cultures et veut trouver l'endroit le plus favorable pour décrocher une licence de pilote. Plus de 120 familles ont signé une «demande de réservation» pour garantir un logement, s'engageant à verser 1 000 dollars de caution dès que le projet sera en bonne voie. Kathi, 14 ans, dont la mère est sourde, assure qu'elle est impatiente d'emménager. «Quand je dis autour de moi que ma mère est sourde, les gens pensent qu'elle est débile et handicapée. C'est ridicule. A Laurent, les sourds pourront montrer que rien ne leur est interdit. Qu'ils peuvent réussir comme tous les autres...»

>> Source (liberation)

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