Être enfermé des jours entiers à la case, avec des douleurs persistantes, parfois invalidantes, sans traitements adéquats... Des facteurs qui provoquent chez certains malades du CHIK des signes dépressifs, plus ou moins graves : sentiment de lassitude, d’isolement, perte de courage, de joie de vivre, image dévalorisée de soi... Ces réactions sont-elles un symptôme direct du virus ?
Il génère des angoisses, des peurs, des inquiétudes. Certains parlent même de psychose collective. Pour apaiser la population, l’équipe du numéro vert de la Drass vient d’ailleurs d’être renforcée par deux psychologues (lire ci-contre). Mais le chikungunya ne s’arrête pas là. Il entraîne aussi, chez certains malades, des mouvements dépressifs voire des dépressions. Ibrahim Patel, médecin, en sait quelque chose. Il a accueilli, ces dernières semaines, deux patientes “avec des symptômes dépressifs majeurs, des envies suicidaires, la phobie de devenir handicapée”. Il a prescrit des antidépresseurs, des anxiolytiques. Pour Geneviève Payet, psychologue clinicienne, “le CHIK ne crée pas en soi de dépression mais il a un impact sur la vie psychique de certains malades.” Les malades sans pathologie antérieure peuvent être atteints par “des mouvements dépressifs.” Ces derniers sont liés à l’intensité des douleurs, l’aspect invalidant, l’ampleur du phénomène sur le plan social, le manque de réponses sur le virus, des angoisses de mort. “On se sent comme des victimes expérimentales...” Au long cours, le CHIK peut laisser des séquelles psychiques : “Perte de confiance, de courage, d’enthousiasme, lassitude, isolement, dépendance difficile à supporter, réserve sur les projets, sur l’avenir, sur ses propres capacités à cause des rechutes éventuelles...” Des répercussions d’autant plus importantes chez les plus fragiles psychologiquement, davantage susceptibles de tomber dans une réelle dépression. Attention, selon la spécialiste, aux antidépresseurs, à la dépendance médicale. Il est préférable de s’exprimer, dire ce qui ne va pas et de consulter si la situation devient trop problématique.
“JE VOIS SOUVENT DES GENS PLEURER”
“Je vois souvent des gens pleurer, l’air vraiment abattus, complètement déprimés...” Josette Brosse, présidente de l’association L’île de La Réunion contre le chikungunya ne cache pas son anxiété. Deux personnes âgées de Saint-Joseph lui ont raconté vouloir se suicider. Une détresse, un désespoir que Catherine Gaud, médecin et vice-présidente du conseil régional, évoquait vendredi dernier lors du débat public au conseil général. Cette épidémie est aussi “une catastrophe individuelle et familiale” qui frappe “un peuple accablé, apeuré, démuni, meurtri.” Un problème, selon la spécialiste, qu’il faut envisager dès à présent. Inquiétude plus mesurée pour Philippe Quénel, médecin épidémiologiste : “Certains médecins lui ont rapporté ce phénomène” inchiffrable, à ce jour. Un “signalement assez récent” auquel il s’agit d’être “attentif.” Selon lui, aucune information à ce sujet n’est disponible, actuellement, dans la littérature scientifique. Encore une facette, un volet du CHIK à explorer... Petite note positive, paradoxalement. Laurent Denizot est responsable de l’accueil psychiatrique au CHD. Il a le sentiment, ce dernier mois, dans son unité, que “les tentatives de suicide ont baissé par rapport aux mois précédents” (de quatre par jour à une ou deux). Les Réunionnais, sensibilisés à une “cause collective”, seraient, aussi, ces derniers temps, davantage “préoccupé par leur corps” que par leur esprit. Le psychiatre de faire référence à la Seconde Guerre mondiale, période durant laquelle le nombre de tentatives de suicide avait baissé.
C.D. et M.P.
- Témoignages
Cathy, 35 ans (Saint-Denis) : “Une cocotte minute prête à exploser” “Quinze jours après avoir été contaminée, j’ai commencé à avoir des palpitations cardiaques tellement fortes qu’elles me réveillaient. Je passais ma nuit à cogiter. J’ai entendu plein de choses inquiétantes à propos du chikungunya, j’étais angoissée. Le médecin m’a dit que j’étais une cocotte minute prête à exploser, que je faisais une dépression. Il m’a donc prescrit plusieurs médicaments, dont un anxiolytique, pour calmer ma nervosité et régler mes troubles du sommeil. Il m’a également raconté qu’il recevait beaucoup de gens dépressifs comme moi à cause du CHIK.”
Céline, 50 ans (Saint-Pierre) : “J’ai envie de me laisser partir” “Ça fait un mois et demi que j’ai le chikungunya et un mois et demi que je ne sors plus de chez moi. Je ne peux rien faire. C’est frustrant. J’ai déjà une tendance à déprimer mais là, c’est pire. J’ai envie de me laisser partir, de ne plus lutter contre ces douleurs. Le jour où j’ai vu mon visage tout gonflé, j’ai eu très peur car j’ai cru que j’allais mourir. Je ne pense pas que c’est une dépression, c’est plus un mal être. Il y a des jours où l’on a envie de baisser les bras, mais il faut prendre sur soi et se dire qu’il y a bien d’autres gens qui souffrent.”
Gilette, 60 ans (Le Port) : “Je m’enfermais pour pleurer” “J’ai attrapé le chikungunya en mars 2005 et je l’ai eu pendant 8 mois. J’ai été léthargique pendant tout ce temps. Je me sentais inutile. A cette époque, personne ne connaissait la maladie. Le médecin estimait que je n’avais pas le CHIK malgré tous les symptômes et même s’il me trouvait dépressive. Il m’a prescrit des anxiolytiques. Je pensais devenir folle parce que je ne savais pas ce que c’était. J’avais peur de mourir. Je m’enfermais seule dans ma chambre pour ne pas pleurer devant ma famille. Mon inquiétude se traduisait aussi par une agressivité vis-à-vis de mon entourage. Je ne me reconnaissais pas. Je faisais beaucoup de cauchemars et je me réveillais en sueur. Même si je me sens mieux aujourd’hui, j’ai toujours des instants de déprime, envie de ne rien faire, aucun centre d’intérêt.”
- “Écouter, apaiser, rassurer...”
Du nouveau au 0 800 110 000, le numéro vert de la Drass. Deux psychologues renforcent l’équipe de la plate-forme téléphonique dionysienne à la demande d’associations (dont l’unité régionale de victimologie) depuis la semaine dernière. Leurs missions ? Gérer les états de stress des écoutantes et répondre à la population pour écouter les angoisses, les souffrances... Mis en place le 1er décembre, ce numéro a très vite atteint 500 appels par jour. Les télé-opératrices ont dû gérer une véritable situation de crise. Pas toujours facile. Isabelle Genty, psychologue clinicienne, dépend avec Chantal Kreder de la cellule d’urgence médico-psychologique (du CHD de Bellepierre). Toutes deux se relaient sur la plate-forme pour une mission de trois mois, à ce jour. “Les écoutantes ont été bousculées, éprouvées, parfois confrontées à des appels coup sur coup avec insultes, angoisses, agressivité. Les gens ont besoin de trouver un responsable. Ces jeunes femmes ont besoin de reprendre confiance en elle, de pendre de la distance...” Le volet écoute de la population sera opérationnel lundi prochain : les appels confus, récurrents, les appelants angoissés seront orientés vers cette nouvelle cellule d’écoute psychologique gratuite, anonyme et confidentielle. “Les gens ont besoin de vider leur sac, avec toute cette fantasmatique autour du CHIK, les angoisses de mort. Les personnes âgées, isolées sont particulièrement vulnérables. Les douleurs, la souffrance peuvent parfois générer des états dépressifs. Les Réunionnais ont besoin d’être rassurés, d’être écoutés.” Par exemple : “J’ai un enfant cardiaque et asthmatique...” ou “Vous en avez rien à foutre je vais crever !” Aux psychologues de dire “j’entends votre souffrance”. Après cela, on peut revenir à des conseils plus pratiques, préventifs. Gérer la crise de manière plus sereine.
- 0 800 110 000 (gratuit)
Déprime, dépression ? On confond souvent déprime et dépression. La première est passagère, entraînée par les moments difficiles de la vie. Elle est une réponse normale aux contraintes psychologiques ou sociales subies par la plupart des gens. Ce moment de “blues” n’empêche pas d’éprouver du plaisir lors de certaines activités. La dépression est une altération importante du comportement et un manque d’intérêt marqué pour des activités habituelles, et ce, sur une longue période de temps. Une personne en dépression n’arrive plus à se mobiliser intérieurement, à faire le point sur ce qui lui arrive. On constate une “rupture” dans son comportement habituel.depuis un poste fixe, 7 jours sur 7, de 7 h 30 à 19 heures.)
Source : http://www.clicanoo.com/